Je vérifie, je visse, je range, je dors, bref je suis à bord, je suis dedans, je sens la mer, le départ monte doucement mais sûrement en moi!
5, 4, 3 2,1, la corne de brume retentie, les premiers coups de pelles pour s'arracher de l'aire de départ et hop cap au Nord, je longe les côtes de Dakar jusqu'au Cap des Almadies et ensuite "Go West". Je sais à présent que demain matin, après une première nuit seul en mer, au réveil, je ne verrai plus les côtes des yeux, à la fois génial et troublant...Après une 1ère nuit mouvementée, elles le seront quasiment toutes, peu de sommeil, Mauvilac saute dans tous les sens, le vent se lève, je dérive beaucoup mais je suis bien dans ma tête, j'ouvre les yeux et suis à présent entouré de mer, de la haute, de la grande, de l'Océan! La mer est formée, le vent aux alentours de 30 noeuds, il montera les jours suivant jusqu'à 45 noeuds, levant une mer de 8 à 10 mètres. Je n'ai jamais vu la haute mer, je suis servi en mode XXL, impressionnant, au point de me prendre des immeubles de 10 mètres sur Mauvilac, mer croisée, crêtes d'écumes, ça bastonne fort, je me réfugie à l'intérieur pendant 24 heures en attendant que cela se calme. Je reprend les rames le lendemain matin, j'ai beaucoup dérivé mais j'ai compris plein de trucs et puis il y a eu beaucoup de chavirages dans la flotte, un début de course avec beaucoup d'abandons mais Mauvilac est passé et mes daurades coryphènes ainsi que mes poissons pilotes sont à mes côtés comme pour me guider, me protéger, je suis heureux, seul et déjà fatigué mais rien ne saurait altérer ma bonne humeur et l'immense bonheur de vivre pleinement un truc incroyable. La mer est piégeuse, imprévisible et formée, le vent est orienté Nord d'Est entre 30° et 50° (ça pousse au
Sud) et il faut batailler pour maintenir un cap correct afin de ne pas trop dériver et s'éloigner ainsi de la bonne route. Je prends mes marques petit à petit, la vie à bord se rythme doucement mais sûrement, je partage mes journées entre rames (entre 8 et 11 heures par jour) et repas, soins, musiques, navigation, repos, valse des daurades, saut de thons, bref les journées sont bien remplies et je n'ai pas le temps de m'ennuyer. J'ai un moral d'acier, le sourire et la bonne humeur sont mes plus fidèles alliés, je reçois beaucoup de sms de soutien, je suis comme un poisson dans l'eau sur Mauvilac, je prend du plaisir même si les temps de rames sont longs et difficiles, la mer est rude, souvent violente et au combien puissante, et comme c'est elle qui décide, il faut se faire une raison!
Le Mercredi 22 Février, 25 jours de mer, je suis pile à la moitié du voyage, comme l'ascension d'une montagne, à partir de maintenant, je suis au sommet, je vais procéder à la descente vers Cayenne, un grand moment et le sentiment qu'à partir de maintenant, toutes les galères ne feront juste que retarder mon arrivée, rien de plus! Je n'aurais jamais imaginer vivre des choses à la fois aussi puissantes et aussi simples. Du poivre craqué sur des pâtes et le bonheur est là, un sms attentionné et les larmes montent, un ballet de daurades et l'émerveillement vous paralyse, du concentré de force, de la puissance en barre, de la beauté à l'état pur.
Chaque passage de physalie dans leur robe rose fushia, toute voile dehors, sur cette mer d'un bleu magnifique me ramène vers des visions simples, belles et surprenantes. Et puis cela fait oublier, les galères quotidiennes (manques d'eau, violence des vagues, peu de sommeil, requin et bien d'autres). Je suis serein, en osmose avec les éléments, je ne m'oppose pas à eux, je m'adapte et plus j'avance, plus je suis surpris de m'imaginer que c'est bien moi qui suis là, au milieu de nulle part, seul et qui avance inexorablement vers un but, un rêve inaccessible pour lequel je me prépare depuis 1 an. Cette sensation est intense, elle me bouleverse parfois, me rassure et me conforte dans la beauté de l'instant, la simplicité offerte par Dame Nature.
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| Tentative d'approche |
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| Bienvenue à Bord de Mauvilac |
Mais voici venir mes amis les Noddy à casaque blanche, petits oiseaux magnifiques qui, fatigués aussi par la mer et le vent cherchent un endroit pour se reposer et c'est sur Mauvilac qu'ils ont décidé de le faire. Mais le vent et la mer sont tellement énervés qu'un des trois Noddy n'arrive pas à se poser, je lui tends mon bras, il pose ses petites pattes palmées, je le ramène sur Mauvilac, le pose, il me regarde, épuisé, je le fixe, émerveillé, plus un bruit, je suis comme transporté, je n'oublierai jamais la douceur de son regard, et la beauté de cette rencontre. Sous le signe de la nature, je ne suis qu'un spectateur fidèle des ballets quotidiens des daurades (que je nourris régulièrement des poissons volants qui viennent se piéger sur Mauvilac), des oiseaux et des vagues, plus puissantes, plus impressionnantes, les unes que les autres, quelle force majestueuse, respect Madame la Mer!
Les oiseaux sont de plus en plus présents, ils reviennent tous les soirs à la même heure, la terre se rapproche, la traversée touche à sa fin et pourtant, je ne me déconcentre pas, je reste fixé sur cette ligne à passer, et me dis que tant qu'elle n'est pas franchie, tout peut arriver. Dur au début, dur au milieu et dur à la fin, voilà ma devise depuis le début de la préparation, je ne m'attends pas à un cadeau, je me méfie sans panique, je suis vigilant sans inquiétude, je suis juste en phase avec elle et cette irrésistible envie de passer de l'autre côté, de retrouver mes proches, mon épouse, mes enfants qui sont déjà sur Cayenne, tout simplement!
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| A deux jours de Cayenne |
11 mars 2012, quarante deuxième jour de mer et dernier, début de rame vers 7h30 pour la journée la plus longue et sans aucun doute la plus difficile de toute cette aventure. 95 nautiques parcourus( soit 171km durant cette dernière journée) et me voici en approche de Cayenne, il est 23h lorsque je distingue au loin dans une nuit noire d'énormes formes qui me font dire, dans une premier temps que la mer est démontée au loin avec d'incroyables lames et puis en me rapprochant, je me rends compte que ce sont des montagnes recouvertent de végétation denses, la terre approche, il me reste une dizaines de nautiques à parcourir, la mer est formée, le ciel couvert et nous sommes en pleine nuit, je ne vois rien, si ce n'est quelques lumières devant moi quand je me retourne, Cayenne s'illumine, je tiens le bon cap, on me dit à la VHF qu'il ne me reste que 3 nautiques à parcourir, la ligne est proche, je tiens le bon bout...Quand tout à coup, de manière insidieuse, le vent se lève, fourbe, la marée tourne et je me retrouve systématiquement renvoyé au large lorsque je tiens le cap qui doit me permettre de passer la ligne d'arrivée. Je suis sans le savoir à cet instant en pleine bascule des marées en pleine nuit, le mauvais endroit au mauvais moment...Il me reste 1 nautique (1,8 km) à parcourir, je tourne en rond, la mer me renvoie au large et fait avorter toutes mes tentatives de passage en force. Je fatigue, j'ai soif, cela fait 10 jours que je bois 1,5 litres d'eau par jour alors qu'il m'en faudrait au moins 5l, et je me dis dans ma tête que cela n'est pas possible, que je n'ai pas fait tout ça pour arrêter aussi proche du but. La marée continue à me pousser vers l'île de l'enfant perdu, très dangereux, vraiment très dangereux, je fais une dernière tentative, il est 2h30 du matin, cela fait 3 heures que je m'épuise contre les vents et la mer levée et là, à la force des bras et grâce aux encouragements de toutes les personnes présentes sur le bateau venu me récupérer (merci Dex, Nono, Christophe, Stéphane et les autres) je lutte comme un forcené pour ne pas me faire déporter par la mer rebelle! Chaque coup de pelle approximatif me faire perdre 60° d'angle, je n'ai pas le droit à l'erreur, je suis concentré, déterminé, je ne lâche rien, on me fait le décompte avec un haut parleur 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2 et un...
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| 42 jours 36 heures 20 minutes et 26 secondes |
Pierre de Mauvilac vient de réussir son pari fou après 3h30 de lutte pour faire le dernier kilomètre, dingue, génial, magnifique, je lève les poings, je crie, je pète les fumigènes, je l'ai fait, moi le terrien, j'ai réalisé mon rêve, je suis heureux, en pleine euphorie, mes enfants et mon épouse m'attendent sur le catamaran de l'organisation, je le sais, je n'attends plus que ça, les voir, les serrer, les dévorer des yeux, moments tant attendus, moments magiques, moments inoubliables, je monte sur le cata, ils sont là, toujours plus beaux, on s'entrelace de toute notre force, on discute, Inès me tire la barbe :"elle est douce Papa", c'est beau, simple, le rêve continu, je ne suis plus seul, j'ai atteint mon but grâce à eux, grâce à vous, grâce à sa sollicitude, la mer m'a laissé passer, je le sais et l'en remercie, 42 jours 20 heures 36 minutes et 26 secondes d'intensité, de plaisir, de tristesse, d'exploit, d'humilité, de partage, d'aventure et surtout un rêve qui se réalise, sublime traversée! Ici commence l'aventure...